mardi 14 août 2012

Panorama du cinéma lovecraftien

Howard Phillips Lovecraft est considéré, à juste titre, comme l’un des écrivains qui a le plus influencé la littérature fantastique. On n’a qu’à voir le nombre de pastiches de son œuvre pour s’en convaincre. Des chercheurs se sont penchés sur sa vie et sur son œuvre. Pourtant, les films inspirés de Lovecraft ont été très peu étudiés, particulièrement en français. Il faut dire que les histoires de cet auteur sont réputées pour être difficiles à adapter, voire même impossible. S.T. Joshi donne sa vision de ce problème[1] : « Many have asserted that Lovecraft’s tales are « unadaptable » to film or any other medium ; and in a sense that is true, if one assumes that such an adaptation should mechanically seek to duplicate the effect of the written word on the screen. Such an undertaking is futile from the start. »[2]

Philippe Rouyer[3] décrit très bien certaines des difficultés liées à l’adaptation cinématographique de l’œuvre de Lovecraft : « … je voudrais rappeler que la transposition à l’écran des fictions de H. P. Lovecraft soulève trois problèmes spécifiques. Le plus évident concerne la longueur des récits – pour la plupart des nouvelles –, qui convient mal, en l’état, à la durée d’un long métrage. Ensuite, la rareté des personnages féminins constitue un sérieux handicap dans le contexte du cinéma fantastique qui, traditionnellement, accorde une large place à l’image de la femme et à l’érotisme. Enfin et surtout, il y a cette propension de Lovecraft à suggérer l’horreur plutôt qu’à le décrire. Car même si, chez le maître de Providence, l’horreur ne relève pas toujours de l’indicible ou de l’innommable, le monstre, lorsqu’il est décrit, n’apparaît que fugitivement. » Si je suis d’accord avec le premier et le troisième point (mon titre provisoire tient d’ailleurs compte du fait que le réel défi sera de montrer l’innommable propre à Lovecraft), je mettrais quelques bémols à la deuxième proposition. Je ne crois pas que le problème chez Lovecraft soit tant l’absence de personnages féminins (bien que ce soit le cas), que le rôle passif des personnages ainsi que la relative rareté de ceux-ci. D’ailleurs, un autre défi, en ce qui me concerne, est la prépondérance de l’ambiance sur l’action, ce qui se transpose très mal au cinéma (par contre, je crois que ce problème relève des personnages trop passifs).




Le corpus de films lovecraftiens augmentent chaque année. Il y a même un festival annuel consacré au sujet.

À ce jour, on recense plus d’une centaine de films dits lovecraftiens dans les quelques études anglophones sur le sujet. Par contre, les films sont encore présentés pêle-mêle, en ce sens qu’aucune classification n’est faite. C’est ce que je compte faire dans les prochaines pages. Sans viser à l’exhaustivité, j’ai tenté une recension aussi large que possible, en excluant toutefois les courts métrages puisqu’ils sont trop nombreux et qu’il est parfois difficile de se les procurer. Le présent essai va donc se consacrer aux longs et moyens métrages, ainsi qu’aux épisodes de série télévisuelle. Il ne s’agit pas d’une études en profondeur des œuvres, mais d’un panorama qui permet de se situer dans cette œuvre en la divisant en plusieurs catégories : les adaptations directes, les adaptations indirectes, les biographies, les films inspirés de Lovecraft, les films qui font des clins d’œil à Lovecraft et les films qui ont une ambiance lovecraftienne.

En ce qui me concerne, les films de la dernière catégorie ne sont pas des films lovecraftiens : ils ne comportent aucun élément clairement lovecraftien, de références précises avec l’œuvre du maître de Providence et, dans plusieurs cas, les ressemblances avec l’œuvre de Lovecraft sont purement fortuites. De plus, il me semble difficile d’établir des critères pour identifier les films qui ont une ambiance lovecraftienne. En fait, je mentionne ces films tout simplement parce que les livres sur le cinéma lovecraftien les citent de la même façon que les adaptations directes.


[1] JOSHI, S.T., « Preface », The Lurker in the Lobby : A Guide to the Cinema of H.P. Lovecraft, Portland, États-Unis, Night Shade Books, 2006 (1995), page 7.
[2] Traduction libre : « Beaucoup ont affirmé que les contes de Lovecraft sont « inadaptables » en film ou en tout autre médium ; et, dans un sens, c’est vrai, si on suppose qu’une telle adaptation devrait chercher à reproduire mécaniquement l’effet de l’écrit à l’écran. Une telle entreprise est futile dès le commencement. »
[3] ROUYER, Philippe, « Hommages et Pillages – Sur quelques adaptations récentes de Lovecraft au cinéma », H.P. Lovecraft – Fantastique, mythe et modernité, Paris, France, Dervy, 2002, page 407.

2 commentaires:

Gen a dit...

Je suis en train de lire des textes techniques sur l'art d'écrire un scénario ces temps-ci et j'en retire une impression très forte qui contredit Rouyer : une longue nouvelle serait une meilleure base pour un scénario qu'un roman. (Moins de trucs à "couper")

Pour ce qui est de l'absence de personnages masculins, le sexe des personnages de Lovecraft étant complètement secondaire, il me semble que le problème ne serait pas difficile à régler...

C'est vraiment le troisième élément, l'art de montrer ce qui n'est que suggéré, qui me semble achopper...

Cela dit : super billet et j'ai hâte de lire la suite! :)

Pierre-Luc Lafrance a dit...

En fait, le format idéal serait la novella. Le roman est souvent trop long et comporte trop de détails, la nouvelle est souvent trop courte : trop peu de mouvement, trop peu de personnages... Dans le cas de Lovecraft, en effet, plusieurs de ses nouvelles sont trop courtes pour être facilement adaptable, mais ce n'est pas le cas de ses courts romans et de ses novellas. Personnellement, mon fantasme était d'adapter Le Monstre sur le seuil, mais je crois que L'Affaires Charles Dexter Ward s'y prêterait très bien aussi.